Paru début 2026 aux éditions NADA, le livre Sobres pour la révolution vise à dresser une sorte de panorama des critiques de la consommation d’alcool dans les milieux anarchistes. Écrit par Mathieu Léonard, qui se présente à la fois comme historien et vigneron, est un habitué du sujet puisqu’il avait déjà écrit L’ivresse des communards aux éditions LUX en 2022 (PDF et E-PUB disponible dans les ressources).
Si son précédent ouvrage était surtout une analyse du discours hygiéniste bourgeois visant à délégitimer les mouvements ouvriers, contestataires et révolutionnaires à travers un discours anti-alcool, ce nouveau livre s’intéresse de manière plus précise et détaillé aux partisan.es de la sobriété au sein même des milieux anarchistes. Autant dire que le travail est particulièrement bien documenté et sérieux. Les citations, références et bibliographies introductives sont nombreuses, le tout illustré par des affiches, des caricatures ou des dessins d’époques. Mais ce n’est pas parce qu’un livre a l’air sérieux et bardé de références, ce sur quoi on se repose bien trop souvent, que le contenu va avec.
Malheureusement, le livre est particulièrement déséquilibré au niveau des échelles temporelles, la majeur partie de l’ouvrage étant consacré aux courants anarchistes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Cette focale produit un effet particulièrement malhonnête, en figeant la critique de la consommation d’alcool (et de stupéfiants) dans une forme et un fond qui est bien souvent la reproduction des défauts de d’autres textes de la même époque : hygiénisme, eugénisme, absence de certaines critiques (féminisme, anti-racisme, anti-validisme, anti-spécisme (dans plusieurs boissons alcoolisées, dont la bière il y a des morceaux d’animaux non-humain.es démembré.e…). Il ne s’agit pas de nier les nombreux travers, erreurs voir fautes du mouvement anarchiste pour la sobriété mais de critiquer au sein de l’ouvrage la faible place (voir l’absence total) accordé à des textes, réflexions ou mouvements qui essayent de dépasser, éviter ces pièges.
Pourtant alors même qu’en fRance, la consommation d’alcool s’effondre, il aurait particulièrement pertinent de faire de la place à des critiques et réflexions contemporaines. De plus, passer de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle à directement le début du XXIe passe sous silences d’autres critiques qui existèrent entre temps. Comme par exemple, pour le plus connu, le hardcore du début des années 1980 sur l’Île de la tortue occupée (les soi-disant états-unis). Même s’il faut bien admettre que concernant l’occident, la critique de la culture de la défonce, ici alcoolisée, était plus que minoritaire dans les années 60 et 70. Les lecteurices devront se contenter d’un court texte d’un zine de 2004 et d’une traduction de la version courte d’un texte du début des années 2000 (dont la référence est erronée). À cela s’ajoute comme référence le livre Sober living for the revolution publié en 2010. Nous pensons que ce trou n’est pas lié à la difficulté à trouver des textes plus récents mais à un biais de l’auteur qui cherche à limiter la question de la sobriété à une question essentiellement moral et individuel. Le fait qu’il soit vigneron donne quand même de gros indices à ce sujet. Et on peut de fait questionner le fait de publier un tel livre écrit par quelqu’un qui vit du commerce de l’alcool et de l’accaparement des terres qui va avec – évidemment enrobé des scories gauchistes habituelles, à base de « boisson populaire ».
Au fur et à mesure de la lecture, on peut ressentir une certaine gène, comme si le propos de fond n’était pas de raconter l’histoire de ces anarchistes qui s’opposèrent à la prolifération de masse dans les milieux ouvriers, mais plutôt de… critiquer leur critique (certes tout à fait criticable) pour mieux nous vendre – littéralement – une position pro alcool. Le fait que la version longue de la brochure Anarchy & alcohol (2008) ou encore que le second livre de Gabriel Kuhn, X : Straight Edge and Radical Sobriety (2019) ne soit pas référencé est questionnant alors que ces ouvrages cherchent à dépasser la question de l’engagement individuel moral pour illustrer encore plus le poids des choix de société dans l’émergence des addictions. On peut aussi se questionner sur le choix de ranger les zapatistes chez les anarchistes, magré le désaccord de beaucoup d’anarchistes du Mexique. Il aurait par exemple aussi été intéressant de s’intéresser aux cercles punks en indonésie qui sont pour la plupart sans alcool, même si c’est aussi parfois par rigorisme musulman.